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Par Nicolas LAVALLEE, le 20 mars 2012.

Le compte-rendu historique de la finale de 1892

A l’occasion des 120 ans de la première finale de championnat de rugby, LNR.FR vous propose la copie in extenso du compte-rendu du match de l’époque. Paru le 26 mars 1892 dans la revue de l’USFSA, ancêtre des fédérations, il relate le match et donne de précieuses indications sur le rugby d’alors et les joueurs. Un monument d’histoire de notre sport à partager…

LES SPORTS ATHLETIQUE et LA REVUE ATHLETIQUES REUNIS

Organe officiel de l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques

Premier championnat Interclubs

Dimanche 20 mars 1892, 14h30

Composition des Equipes
Equipe du Racing-Club : Capitaine : C. de Candamo ; Arrières : JS Thorndike, Duchamp ; Trois-quarts : Wiet, C. de Candam ; G. de Candamo ; Demis : F. Reichel, J. Feyerick. Avants : H. Moitessier, A. de Pallissaux, d’Este, Sienkiewicz, P. Blanchet, R. Cavally, C. Thorndike, L. Pujol.
Equipe du Stade français : Capitaine : Heywood. Arrière : Venot. Trois-quarts : Pauly, Munier, de Pourtalès. Demis : Amand, Dobrée. Avants : Heywood, Herbet, Puaux, Braddon, P. Dedet, Saint-Chaffray, Garcet, de Joannis, L. Dedet.

Juge arbitre : M. de Coubertin
Arbitres : MM. Raymond et Marcadet

Le premier championnat interclubs de football.

Une foule considérable, que l’on peut évaluer à deux mille personnes se pressait dimanche autour de la pelouse de Bagatelle pour assister à la grande lutte entre les deux équipes du Racing-Club de France et du Stade-Français. On voyait là tous ceux qui de près ou de loin s’intéressent aux deux clubs rivaux et à l’Union. C’est un bien bon signe pour l’avenir du football en France que cet intérêt croissant et de plus en plus éclairé que prend à nos matchs ce public d’élite. Nous avons été surpris d’entendre diverses personnes que nous aurions fortement soupçonnées de ne pas comprendre grand’chose au jeu émettre les critiques les plus sensées sur les fautes commises de part et d’autre. Et comme d’ailleurs, malgré notre légitime satisfaction à constater les progrès accomplis, ce que nous désirons tous, c’est de perfectionner encore nos équipes, ces critiques occuperont une certaine place dans les quelques réflexions que nous présentons aujourd’hui à nos lecteurs sur ce match important.

Et d’abord, il a semblé que les équipes n’étaient pas suffisamment tenues en main par leurs capitaines. La conduite de la partie était laissée un peu trop au hasard et le jeu des équipiers s’en ressentait. Nous devons ajouter que les Racingmen plus habitués peut-être à faire preuve d’initiative personnelle, ont moins souffert de cet état de choses que les Stadistes, auxquels a beaucoup manqué la direction généralement plus ferme de leur capitaine. Dès le commencement de la partie les qualités et les défauts des deux équipes se sont fait sentir très clairement. Du côté du R.C. une grande vivacité d’attaque qui a tout à fait surpris leurs adversaires et a bien failli dans les cinq premières minutes leur valoir un essai. Pendant toute la partie d’ailleurs la vitesse supérieure des Racingmen leur a été du plus grand secours. Et si nous ajoutons à cette précieuse qualité une réelle science de la manière de disposer les avants « en échelon » pour les passer-ballon, nous n’aurons pas de peine à comprendre que les Stadistes se soient vus obligés dès le début de jouer un jeu défensif qui ne leur est pas habituel. Cette nécessité a beaucoup contribué à les dérouter, tout en leur permettant à eux aussi de montrer des qualités particulières qui les distinguent, une grande sûreté d’arrêt et une certaine habileté à intercepter les « passes » de leurs adversaires. C’est ainsi qu’ils regagnaient peu à peu le terrain conquis par les belles courses des deux Candamo et de Wiet qui ont fait, comme trois-quarts, de vraiment bonne besogne. Il est toujours délicat de citer des noms lorsque tout le monde a bien joué. Il nous semble cependant que du côté du R.C. ce soient Wiet, Reichel, Pujol et J.S. Thorndike qui ont surtout paru dangereux aux Stadistes. A une grande vigueur corporelle, Wiet joint une parfaite connaissance des règles, ce qui lui permet de profiter des moindres fautes de l’ennemi. C’est ainsi que nous l’avons vu à un moment donné charger Dobrée qui pour un 22 mètres avait pris le ballon au joueur qui se disposait à faire le coup tombé. Et s’il n’a pas eu la chance de faire un essai pour son camp, il s’en est en revanche fallu de bien peu qu’à deux reprises différentes il n’y réussit. Reichel est toujours le joueur endiablé que nous connaissons tous ; doué d’une grande vitesse et d’un entraînement à toute épreuve, il semble être partout à la fois, arrêtant les uns, chargeant les autres, partant avec le ballon au moment où l’on s’y attend le moins. C’est lui qui en somme a assuré la victoire à son camp par un tenu derrière la ligne de but, en profitant de la faute d’Amand qui au lieu de faire toucher le ballon au plus vite, avait voulu dégager son camp par une course. Pujol dans la seconde partie surtout, a été admirable dans les mêlées. Il passait presque à tout coup avec son ballon au milieu des Stadistes, et, soutenu par d’Este, Feyerick, Pallissaux ou Sienkiewicz, arrivait comme une trombe sur les trois-quarts du S.F, auxquels il ne donnait pas le temps de se reconnaître, les arrêtant au moment même où ils ramassaient le ballon, et gagnant ainsi constamment du terrain. Quant à Thorndicke ses charges sont au-dessus de tout éloge. Personne ne se serait douté en voyant l’intrépidité avec laquelle il se jetait sur la ligne d’avants du S.F. qu’il y a un mois à peine il s’était fracturé la clavicule, et qu’il était loin d’être encore parfaitement remis.

Il faudrait un volume pour retracer tous les exploits accomplis en cette journée mémorable et nous espérons que personne ne nous en voudra si nous n’avons pu nommer tout le monde. Pour bien apprécier les qualités des Stadistes il aurait mieux valu, évidemment, lutter contre eux qu’à leurs côtés. Quelques noms, cependant, se présentent avant les autres lorsqu’il s’agit de distribuer des éloges détaillés. Dobrée, Amand, Garcet, L. Dedet, ont surtout contribué d’après nous, à maintenir la lutte égale entre les deux équipes en présence. Dobrée, dont l’éloge n’est plus à faire, s’est trouvé constamment sur le chemin des adversaires pour les arrêter, ou leur enlever le ballon quand ils voulaient le « conduire ». Quoique n’ayant pas une grande vitesse, dont l’une surtout aurait pu devenir bien dangereuse pour le R.C. si les avants du S.F. persuadés que l’arbitre avait accordé une faute, ne s’étaient pas tous arrêtés, laissant Dobrée partir seul avec le ballon. Amand manque encore un peu d’expérience mais c’est un joueur qui deviendra très redoutable. C’est lui qui a fourni les plus belles courses du côté du S.F. dégageant ainsi plusieurs fois son but menacé. Quant à ses arrêts, ils sont impeccables. Sans qu’on puisse leur reprocher la moindre brutalité ils ont cette particularité de mettre l’adversaire sur le dos avant qu’il ait pu passer le ballon. Garcet est un joueur très élégant et en même temps d’une force peu commune à son âge ; nous l’avons vu par deux fois arrêter les charges de Pujol en l’enlevant de terre pour le faire retomber avec une force qui a même soulevé quelques protestations parmi le public. Il ne doit pas être agréable de lui tomber entre les mains, pas plus d’ailleurs qu’entre celles de son camarade de Buffon, Louis Dedet. Celui-ci a une manière de se jeter à la tête des gens qui a généralement pour résultat de les amener à terre avec une force accrue de tout le poids de l’intrépide équipier. Quant à Munier nous avons entendu dire à un Anglais qui s’y connaît : « C’est un mur ce garçon : il ne manque jamais son homme. » Ajoutons qu’à deux ou trois reprises il a fourni de belles courses en des moments critiques. Cependant, il lui reste encore à acquérir une plus grande vivacité à ramasser son ballon ; comme nous le disions plus haut, il s’est parfois laissé déconcerter par les rapides charges des avants du R.C.

Au reste, il est à noter, lorsque deux équipes sensiblement égales sont en présence, que les points se font plutôt par suite de fautes commises par l’équipe perdante que par de vraiment beaux coups réussis par l’équipe gagnante. Rien ne pouvait être plus brillant, par exemple, que les courses avec passers ballons des deux Candamo et de Wiet, ou de Reichel soutenu par tel avant du R.C. Jamais cependant ils n’ont réussi à forcer les arrières du S.F. De même ce ne sont pas les belles courses de Dobrée, Munier ou d’Armand qui ont valu un essai aux Stadistes. Il semble que l’équipe adverse, en présence de ces grands efforts, se multiplie d’autant plus pour la défense. Non, c’est au moment où l’on s’y attend le moins, où l’imminence du danger se fait le moins sentir, que dans un moment de désarroi, on ne sait trop comment, on s’aperçoit tout à coup que l’on a perdu un point. Voyons d’ailleurs la partie de dimanche.

D’une façon générale peu de grandes courses, d’avantages marqués d’un camp sur l’autre ; une lutte acharnée pour gagner quelques mètres aussitôt reperdus ; puis une faute de l’un des camps dont profite l’ennemi. C’est au début de la partie le R.C. qui sur une maladresse des trois-quarts du S.F. gagne un avantage considérable sur ses adversaires. Un peu plus tard Dobrée profite d’un moment d’hésitation de la part des Racingmen, à la suite d’une faute réclamée mais non accordée, pour porter le ballon à l’autre bout du terrain. Puis la lutte reprend égale, jusqu’à ce que sur un « ballon touché dans la mêlée » l’arbitre accorde un coup franc au R.C. tout près de la ligne de but. Le coup de pied est manqué, il y a un instant de désordre et tout à coup Sienkiewicz, L. Dedet, et Puaux se jettent ensemble sur le ballon qui a pénétré on ne sait trop comment derrière la ligne de but du R.C. L’arbitre accorde l’essai à Dedet, et Dobrée réussit le but. Sur ce découragement momentané du R.C. et jusqu’à la mi-temps les Stadistes maintiennent le ballon bien près du camp ennemi. Après la mi-temps Thorndike est remplacé à l’arrière par Cavally dont il prend la place à l’avant. A partir de ce moment la supériorité du R.C. dans les mêlées devient évidente. Les Stadistes sont constamment enfoncés et leurs trois-quarts ont fort à faire pour dégager le but par des courses répétées. C’est ici aussi que sur un grand coup de pied donné dans le ballon, de Pallissaux part comme une flèche vers le camp du S.F. où il arrive avec un mètre de retard seulement sur Venot. Il se produit une bousculade où l’arrière du S.F. croit avoir touché le ballon le premier, mais l’arbitre n’en juge pas ainsi et l’essai est accordé au R.C. à deux mètre à peine de la ligne de touche du but où le moindre coup de pied de l’arrière aurait fait rouler le ballon sans contestation possible, et sans danger pour son camp. Il est vrai que nous n’aurions pas eu le plaisir d’admirer le coup de pied vraiment merveilleux par lequel G. de Candamo transforme l’essai en un but. A leur tour les Stadistes, voyant leurs adversaires regagner ainsi tout le terrain perdu, mollissent considérablement ; ils se voient repoussés graduellement vers leur ligne de but et à la suite d’une mêlée, le ballon pénètre même dans leur camp où Reichel réussit à faire un tenu avec Amand. La victoire est assurée dès lors au R.C. Il ne reste que deux minutes au S.F. pour regagner un avantage quelconque et c’est ce qu’à bien failli accomplir un beau coup de pied de Dobrée sur un coup franc accordé par l’arbitre. L’instant d’après celui-ci arrête la partie , et proclame le R.C. vainqueur par 4 points contre 3. On se sépare aux cris de : « Vive le Racing-Club ! Vive le Stade ! ».

Le Punch

Très pittoresque l’entrée des deux équipes au Château de Madrid, à l’heure où la jeunesse soi-disant dorée revient des courses, le contraste était frappant : combien les jeunes gommeux paraissaient chétifs auprès de ces vaillants et robustes jeunes hommes qui composaient les équipes du R.C. et S.F. C’est par ces exemples que l’excellence du but poursuivi par l’Union éclate à tous les yeux.

Au punch M.C. de Candamo prend la parole pour féliciter le S.F. de sa vaillante et remarquable défense et remercie M. de Coubertin d’avoir bien voulu se charger des délicates fonctions d’arbitre. M. Heywood répond en quelques mots fort bien dits et remercie M. C. de Candamo et se joint à lui pour remercier M. de Coubertin. Ce dernier, en réponse à ces deux toasts, félicite les deux équipes de leur belle partie et termine en buvant à l’Union. Le splendide challenge dont le R.C. vient de s’assurer la propriété pour un an est offert par M. de Coubertin. Il consiste en un magnifique bouclier damasquiné ; au centre les armes de l’Union deux anneaux entrelacés et la devise Ludus Pro Patria. Monté sur un magnifique cadre de peluche rouge cet objet d’art fait le plus grand honneur à celui qui l’a conçu, nous croyons savoir que l’auteur n’est autre que le dévoué et sympathique secrétaire général de l’Union. »

Par : Pierre CARTIER et C. HEYWOOD

Documents : Collection personnelle, Nicolas Lavallée

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