A Toulouse, qui muscle ses yeux muscle son jeu

17 fois champion de France, 4 fois champion d’Europe, le Stade Toulousaine reste la place forte du rugby tricolore et européen. Un statut acquis grâce à l’investissement et la qualité des hommes, mais pas seulement. Toujours à la pointe de la technologie pour développer les qualités des joueurs, comme ce fut le cas avec la création de la « Scrum Machine » il y a quelques années, le Stade Toulousain mise aujourd’hui sur la technologie « 3D-MOT » mise à disposition par la société CogniSens Athletiques Inc pour améliorer la vision périphérique, très utile en rugby.
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Le procédé « 3D-MOT »

« Au début on est un peu largué. On regarde un peu étonné, mais lorsque que l'on s'immerge, on prend conscience de la qualité du travail. Car sur la machine, on voit vraiment l'évolution au bout d'une séance. » Pierre-Gilles Lakafia, ailier du Stade Toulousain, en est convaincu, cette machine est efficace. Mais de quelle machine, et surtout de quelle technologie s'agit-t il ? De la « 3D MOT », dont l'étude est conduite à l'université de Montréal par le Professeur Jocelyn Faubert, neuro-physicien de renommée mondiale.

Ce système d'entraînement scientifique vise à augmenter la capacité d'un athlète à absorber et à traiter les informations à travers un exercice simple. Lunettes 3D sur le visage, il voit devant lui un groupe de huit sphères jaunes qui lui sont présentées sur un écran à différentes profondeurs spatiales. Quatre d'entre elles sont ciblées et doivent êtres suivies, alors qu'elles sont mélangées aux autres. Les sphères bougent, se croisent, se percutent durant un temps défini. En cas de réussite, l'athlète verra la durée de l'exercice s'allonger et la vitesse de mélange des sphères accélérer.

Un procédé intéressant et certainement très utile pour les joueurs, comme le précise le Pr Dan Miléa, spécialisé en neuro-ophtalmologie et chef du service d'Ophtalmologie au CHU d'Angers : « C'est d'actualité que d'essayer d'améliorer les capacités perceptives sensorielles, et notamment visuelles, chez des individus malades, ou encore des sportifs. Même si nous n'utilisons pas d'outils aussi sophistiqués que cela, nous avons recours à ce type de procédé avec les malades qui ont perdu la vision centrale. Pour les patients entraînés, je suis persuadé que cela optimise leur perception visuelle du monde, car le cerveau s'accommode, et il est certain que l'on ne voit pas avec les yeux, mais avec le cerveau ».

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Le Manager toulousain, Guy Novès, a tout de suite adhéré au projet

Un procédé, utilisé par Manchester United dans sa préparation, qui a conquis Guy Novès, le manager général du Stade Toulousain, toujours à la pointe de la technologie lorsqu'il s'agit d'améliorer les performances de ses joueurs : « après en avoir discuté avec l'ensemble du staff médical, nous avons trouvé intéressant de tenter l'aventure avec cette société, explique t-il. Nous voulions voir ce que cela pouvait apporter aux joueurs. Pour l'avoir testé, je trouve cela très intéressant, car en attaque il faut regarder de tous les côtés pour avoir la meilleure vision du jeu possible, les défenseurs arrivent de partout, les chandelles aussi… je pense que cela est très intéressant ».

« Tous ceux qui sont venus tester régulièrement leurs aptitudes ici les ont améliorées ».

Pourtant, la mise en place de ces travaux à Toulouse n'ont pas été immédiats. Datant d'il y a environ deux ou trois ans, il a été expérimenté en laboratoire avant d'être testé sur le terrain. C'est l'intervention d'un globe-trotter, Sylvain Barthès, manager en application sportive pour la Société Cognisens Athlétiques, titulaire d'un Master en Neuro-Science, et ancien joueur de rugby de Castres, Narbonne et Colomiers, qui a permis son arrivée dans la Ville Rose. « En 2009, Le docteur Philippe Turblin* m'a permis de rentrer au Congrès médical de la Fédération en tant qu'intervenant, afin de présenter le projet au monde du rugby. Et c'est grâce à PROVALE et l'Agence XV que j'ai pu entrer en contact avec Guy Novès. Après un stage à l'université de Montréal, j'ai présenté le projet à Christophe Gaubert** et Hervé Julien***, et ce dernier m'a mis en relation avec le Manager des Rouges et Noirs, qui a tout de suite adhéré au projet ».

Pendant un an, l'ancien rugbyman se tenait au courant des tests effectués par la prestigieuse formation Mancunienne, et en informait Guy Novès : « Ce n'était que du parlé, car cela demandait trop d'investissements. Aujourd'hui, le projet a été rentabilisé, ce qui a permis de mettre l'outil à disposition du Stade en test pendant quelque temps ». Aussi, le cube dans lequel est effectué l'exercice a pris place dans le gymnase d'Ernest-Wallon et voit défiler les professionnels et les espoirs du Stade Toulousain.

« C'est difficile d'expliquer aux joueurs que des sphères qui bougent sur un écran peuvent permettre d'améliorer leur performances, alors il est évident que certains n'adhèrent pas de suite, précise Sylvain Barthès. Mais il faut faire l'exercice pour comprendre que le mouvement de ces sphères peut s'apparenter à des mouvements de joueurs sur le terrain ». Et apparemment, cela fonctionne à l'image de Pierre-Gilles Lakafia qui partait dans l'inconnu mais qui voit cet outil « comme une façon de s'améliorer ».« C'est personnalisé. Tout le monde travail à son rythme et progresse à sa façon. C'est agréable, peu contraignant ».

Une attitude qui semble commune à une grande partie de l'effectif stadiste : « dans la majorité, ils pensent que c'est une avancée, même s'il peut y avoir de la réticence au début » insiste Sylvain Barthès. « Mais c'était la même chose à Manchester United, et aujourd'hui, cela fait partie intégrante de leur préparation. Nous n'en sommes pas encore là à Toulouse, et ce n'est pas notre volonté de l'imposer. Ce que je peux affirmer, c'est que tous ceux qui sont venus tester régulièrement leurs aptitudes ici les ont améliorées ».

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Le Professeur Miléa est convaincu de l'efficacité du procédé mais reste prudent

Le Professeur Miléa formulerait cependant un petit bémol : « il n'y a pas à ma connaissance d'étude scientifique publiée qui montre formellement une amélioration de la plasticité cérébrale visuelle à l'aide de ce procédé. Intuitivement, je trouve que c'est génial, mais rationnellement, il serait intéressant de prouver une amélioration objective des performances visuelles après entraînement. Il est capital de mesurer les choses, et prouver leur efficacité, nous avons des barèmes, des protocoles, soumis à validation… donc y-a-t-il un scientifique derrière cette étude, et surtout, est-il impartial ? ».

« Cela ne peut être que bénéfique »

Sans nul doute selon le manager en application sportive de Cognisens Athlétiques. « C'est le Professeur Jocelyn Faubert lui-même qui suit le projet, ce qui lui confère donc une assise scientifique solide. Avant d'être un produit commercial, cela a été un produit universitaire et donc soumis à une étude poussée ». De celle-ci, il ressort que trois séances hebdomadaires de six minutes permettent rapidement d'augmenter de 30 à 70% la performance cognitive de ce champ visuel, donc le potentiel d'anticipation ou la rapidité de réaction des joueurs. Ils pourront ainsi intégrer plus rapidement ce qui se passe autours d'eux, anticiper les choses et prendre rapidement les bonnes décisions.

A titre d'exemple, Sylvain Barthès raconte qu' « un jeune du centre de formation est convaincu que depuis qu'il a testé la machine, il a l'impression de pouvoir traiter plusieurs tâches en même temps sur le terrain. Comme le boxeur canadien Antonin Deccarie, qui a lui aussi avait l'impression de bénéficier d'une meilleure anticipation des coups de son adversaire ».

Un véritable plus donc dans la préparation des rugbymen, même si comme Guy Novès, il faut garder une certaine réserve : « nous n'en sommes qu'au stade de l'apprentissage, les fruits ne sont pas encore prêts à être cueillis. Il n'y a pas de certitudes sur les résultats car il faut plusieurs mois de tests, mais qui ne tente rien n'a rien ». Une attitude reprise par Sylvain Barthès : « on parle de performance cognitive qui améliorent les performances de traitement, et qui devrait contribuer à une meilleure performance générale sur le terrain. On fonctionne comme la traditionnelle préparation physique, mais au niveau cérébral. Si un joueur fait plus de travail de fond il aura une meilleure condition, s'il fait plus de musculation, il sera plus puissant… mais cela ne voudra pas dire qu'il sera meilleur. C'est la même chose pour ce projet cela va participer à l'amélioration de sa concentration, sa véritable valeur sera laissée au jugement de l'entraîneur ».

Si cela est effectivement si bénéfique, le rugby, toujours plus rapide, devrait encore être sujet à développement, d'autant plus lorsqu'il s'agit du jeu toulousain… « Notre système est basé sur le mouvement, il est essentiel de savoir où sont nos partenaires pour faire la passe dans le bon timing, se placer au bon endroit, et avec cette machine on essaie de retrouver ces situation pour améliorer notre vision, et à terme nos décisions » développe Pierre-Gilles Lakafia. « Il est forcément compliqué de le quantifier, cela ne se verra pas au bout de deux ou trois séances, mais, à la longue, cela ne peut être que bénéfique ».

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Pierre-Gilles Lakafia, adepte du procédé

* Philippe Turblin est le médecin de Colomiers et de l'Equipe de France Universitaire

** Christophe Gaubert est le directeur de l'Agence XV, en charge de l'accompagnement à la formation, à la reconversion et au retour à l'emploi des joueurs évoluant ou ayant évolué dans les clubs de TOP 16, TOP 14 Orange ou PRO D2.

*** Hervé Julien est chargé du développement du réseau « entreprises » de l'Agence XV.

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