La LNR Au jour le jour
Par Nicolas LAVALLEE, le 9 décembre 2011.

Pr Philippe Decq, neurochirurgien au CHU de Créteil : « La prise de conscience est réelle »

Neurochirurgien à l’hôpital Henri-Mondor (Créteil), professeur des universités, sommité dans son domaine, le Professeur Philippe Decq reste un homme accessible et humble. C‘est dans cet état d’esprit qu’il a accepté de conduire aux côtés du Dr Jean-Claude Peyrin et avec d’autres confrères neurochirurgiens et neurologues, un groupe de travail, consacré aux commotions cérébrales dans le rugby et, surtout, à leur prise en charge.

- Pouvez-vous nous expliquer ce qui se passe dans le cerveau lors d’une commotion cérébrale ?
Une commotion cérébrale est un trouble soudain et transitoire du fonctionnement du cerveau soumis à des forces d’inertie importantes, ou ondes de choc, à l’occasion d’un traumatisme. Ces forces sont générées lorsqu’un mouvement est effectué très rapidement. Ce qui compte ce n’est pas tant la violence du choc que la rapidité avec laquelle il survient. Les forces d’inertie peuvent être de l’ordre de 20 à 30G appliquées en 9 millisecondes ! Le problème n’est pas la commotion cérébrale mais leur répétition.


- En tant que neurochirurgien quel est votre intérêt à participer à ce type de groupe de travail dans le domaine du sport ?
J’ai beaucoup d’admiration pour les rugbymans et partage les valeurs véhiculées par ce sport. J’y fais de très belles rencontres. Sur le plan scientifique, il y a beaucoup à apprendre. Le sport est un formidable laboratoire, et les sportifs de très bons sujets d’études soumis, volontairement, à des contraintes fortes et bien identifiées difficilement retrouvées dans d’autres contextes traumatiques. Si les contraintes liées aux traumatismes crâniens sont connues, les conséquences des commotions cérébrales répétées le sont moins. On peut aussi profiter de l’avance des médecins et neurologues américains qui ont étudié les sports de contact comme le Foot US, le hockey ou la boxe. Il n’est pas démontré que les commotions répétées peuvent entraîner des troubles particuliers mais il faut rester vigilant. C’est pour cela qu’il est très important d’avoir un registre des évènements neurologiques survenus dans la carrière des sportifs.


- L’image de Mohamed Ali souffrant de la maladie de Parkinson lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux d’Atlanta en 1996 a, semble-t-il, donné à voir ces atteintes neurologiques. Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai que ce que l’on qualifie de « démence pugilistique » (ou plutôt « encéphalopathie post-traumatique ») a trouvé là une médiatisation importante, et a certainement sensibilisé le grand public à ce phénomène. Autant cela peut sembler acceptable en boxe ou le but est justement de créer une commotion cérébrale, autant dans les autres sports cela doit être prévenu. Désormais cependant, on sait que cela existe ; Il est donc fondamental de définir un certain nombre de règles strictes pour prévenir au maximum la possibilité de survenue de telles atteintes neurologiques.


- Pourquoi les sports américains ont-ils été en pointe dans ce domaine ?
Pour des raisons de business avant tout. Le sport aux Etats-Unis, et au Canada, est très professionnel, très médiatique. L’engagement physique est important. Et, dans le rugby actuel, on tend à arriver à des normes physiques très proches du Foot US. On est sur une phase d’évolution de ce sport du fait de l’évolution physique des joueurs. Ils gagnent en masse et en puissance ; donc les ondes de choc sont plus importantes pour le cerveau. Lucien Mias, célèbre capitaine de l’équipe de France entre 1951 et 1959, et par ailleurs médecin généraliste, n’a jamais fait état de commotion cérébrale !


- Qu’est-ce qui, en tant que scientifique, vous a interpellé au cours de ce travail ?
J’ai été surpris de découvrir que les commotions légères étaient aussi sous-estimées, méconnues et très peu prises en compte dans le cadre du suivi des joueurs. En tant que médecin, je me réjouis de voir que la Fédération française de rugby et la Ligue nationale de rugby vont désormais être très avance sur le reste du sport en France et en Europe dans ce domaine. Il y a fort à parier que ce travail sera repris par d’autres activités sportives.


- Peut-on dire que les commotions cérébrales légères ont longtemps été ignorées par le corps médical ?
D’un point de vue général, oui, on peut le dire. Une commotion cérébrale sans fracture ou sans coma est pris en charge dans les services d’urgences. Après une période d’observation de quelques heures, il e rentre vite chez lui, et aucune prise en charge particulière n’est en général recommandée. Peut-être un repos de 48 heures, mais pas de suivi spécifique. Le patient semble indemne de symptôme neurologique et donc il n’y a pas lieu de s’en préoccuper. Pourtant on sait qu’il est exposé au risque de syndrome post-traumatique qui peut le gêner longtemps. La commotion cérébrale doit être considérée comme une véritable entorse du cerveau qu’il faut donc soigner par le repos jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement guérie sous peine de conserver des troubles mineurs qui peuvent mettre longtemps avant de disparaître.


- Un joueur doit-il s’inquiéter de développer une maladie de Parkinson ou d’Alzheimer lors de sa fin de carrière ?
On ne sait pas encore scientifiquement s’il y a lieu de s’inquiéter. On a quelques éléments qui peuvent laisser penser que la répétition des commotions cérébrales ne sera pas anodine sur le fonctionnement du cerveau. On va donc les surveiller au travers d’un suivi longitudinal. La vigilance s’impose.


- Que doit faire un joueur pour se prémunir ? Porter un casque ? Faire plus de musculation ?
Je ne pense pas que cela soit bien utile. Le casque permet de se protéger des plaies. Il peut même offrir un faux sentiment de sécurité. Au Foot US ou au hockey les joueurs sont très protégés, et cela n’empêche pas pour autant les commotions cérébrales. Quant à la musculature, elle va renforcer le rachis pour le protéger, le préparer à l’impact en limitant les mouvements de la tête. C’est pour cette raison qu’un jeu irrégulier comme un plaquage à retardement est dangereux. Le corps n’est plus en phase de contraction, il est détendu, il n’est plus en attente, en alerte, de recevoir un choc. Dans ce cas, la commotion cérébrale est un véritable danger.


- En tant que neurologue, conscient de ces dangers, pratiqueriez-vous le rugby ?
Bien sûr que j’y jouerai ! Si on doit s’empêcher de faire du rugby à cause de cela, alors il faut arrêter de faire du ski, du cheval, ne plus prendre la voiture car on risque une collision, etc, etc. C’est un sport passionnant avec de fortes valeurs, et cette prise de conscience de la nécessité de protéger les joueurs prouve que ce milieu est responsable et place la sécurité du joueur comme une préoccupation essentielle. Tout n’est pas encore acquis, loin de là, mais la prise de conscience est bien réelle et les progrès vont suivre à mon avis.

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